L’histoire, c’est aussi utile
Puisqu’il pleuvait aujourd’hui, le baladin ne s’est guère torturé l’âme pour partir vagabonder, encore que Paris, sous la pluie, aura toujours un charme certain : il suffit d’imaginer Notre Dame et les petites ruelles (ou ce qu’il en reste) de l’île de la Cité un soir d’hiver, sous les cordes, pour comprendre à quoi il est fait allusion.
Des balades pluvieuses, il y en aura, mais puisque le lecteur ne connaît pas encore bien l’auteur de ces lignes, une petite présentation s’impose.
Le baladin est historien, pas de métier, mais de passion. Il a appris à le devenir, en mûrissant un peu, mais il ne l’est pas encore tout à fait…. Le lecteur comprendra peut-être pourquoi à la fin de ce paragraphe.
L’histoire, aujourd’hui, est mal vue, c’est que la gueuse, elle n’est pas rentable, pas côtée au CAC 40, et en réfléchissant bien, elle nourrit moins bien son homme que des distractions aussi nécessaires que le football, le vélo ou la télévision. Ne méprisons pas ces dernières choses toutefois, le baladin n’y connaît rien, elles font partie de son Monde, il fait tant bien que mal avec elles, mais là ne réside pas l’essentiel de son intérêt. C’est parfaitement son droit, me semble-t-il.
Aimer l’histoire, ce n’est toutefois pas se résoudre à devenir un érudit chenu, accroché comme une patelle à son rocher à des dates, des archives, empoussiéré sous les boîtes d’actes et tâtillon en diable avec la chronologie. Cette histoire-là devrait mourir, on devrait elle aussi la laisser mourir. Elle ira rejoindre CAC40 et autres programmes de télévision interactifs et divertissants qui sont loin de faire le quotidien du baladin.
L’histoire, c’est autre chose, et il faut grandir un peu pour la pratiquer ainsi. L’histoire, c’est une formidable sympathie : je veux connaître, je veux comprendre le passé. Comprendre le passé, comprendre les hommes qui m’ont précédé, c’est aller vers un autre qui a existé un jour, voilà des siècles, et on ne comprend bien l’autre que si on l’aime un peu.
L’histoire nous apprend à aimer les gens, et donc, aussi, à s’aimer soi-même. Longtemps, le baladin n’aima guère les autres, ou tout du moins, il ne savait pas comment les aimer comme ils le méritent ; c’est-à-dire qu’il ne les écoutait pas toujours comme il l’aurait fallu. Le baladin faisait partie de ces personnes dont on dit qu’ils n’écoutent pas quand on leur parle. Les choses s’arrangent et pense que chacun d’entre nous irait mieux, vraiment mieux, en accordant un peu de temps aux autres, ces autres qui sont leurs amis, leurs amants, ou que sais-je ? Saint Augustin disait : « on ne connaît personne sinon par l’amitié », cet adage vaut évidemment aujourd’hui encore, il devrait même nous guider quotidiennement.
Apprendre sur l’autre, être patient avec lui, l’écouter sincèrement, avec sympathie, cette démarche historique est essentiel lorsqu’on est face un des documents anciens, il ne faut pas les torturer, il ne faut pas les brusquer, il ne faut pas, immédiatement, s’en défier et considérer qu’ils ne recellent que des informations fausses, erronées, vagues ou imprécises. Il en est de même de nos relations avec autrui : l’amitié suppose la vérité. On ne doit pas se faire d’emblée une image préconçue de l’amitié, on ne doit pas décider une fois pour toute de ce qu’est un ami puis cocher tranquillement d’imaginaires cases en vérifiant que cet « ami » (qui à la longue, ne devrait plus en être un) corresponde bien à l’idée qu’on s’en est bien fait à l’origine. En histoire, on doit aimer son texte comme un ami, on doit le lire pour ce qu’il est, ce qui ne signifie pas qu’on ne sera pas sévère avec lui, qu’on ne sera pas exigeant. Un document doit être remis en contexte, traduit, exploré, il faut comprendre son histoire, son origine, son évolution au cours du temps. Un ami, c’est exactement la même chose, il faut le titiller un peu, le prendre tel qu’il est tout en faisant un effort sincère pour comprendre pourquoi il est ainsi.
Cette petite réflexion m’a été inspirée par Martin de Braga, un évêque galicien du Vème siècle qui fit tout pour comprendre pourquoi les païens ne croyaient pas en Dieu, avant de venir les blâmer, j’en parlerai sans doute un jour… Et puis, il existe un livre essentiel d’Henri-Irénée Marrou : de la connaissance historique (points histoire) qui est abordable et qui dit toutes ces choses (certaines ont été empruntées) avec de beaux mots.
Est historien celui qui aime les gens, c’est parfois long d’être historien, alors, oui, un monde avec quelques historiens de plus ne serait pas un si mauvais monde…